
Le général Abdel Fattah al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises, fait l’objet de vives critiques pour sa réaction à la suite d’une frappe aérienne qui a coûté la vie à des dizaines de mineurs artisanaux d’or près de la frontière égyptienne, à Jabal al-Uqaydat, le samedi 10 octobre 2026.
Des mineurs et des militants ont identifié les appareils impliqués comme étant des avions de combat de l’armée de l’air égyptienne, tandis que des vidéos montrant les victimes se propageaient sur les réseaux sociaux soudanais. Dans le même temps, le Conseil souverain du Soudan et les autorités de Port-Soudan sont restés silencieux pendant deux jours. Le média Sudan Tribune a localisé le site dans l’exstrême nord de l’État de la mer Rouge. De son côté, The New York Times a rapporté que la zone se trouvait dans un territoire contrôlé par l’armée et largement épargné par les combats, selon le résumé publié par le Centre d’études stratégiques de l’Afrique au sujet de l’article du quotidien américain.
Un bilan humain encore incertain
Le bilan reste controversé, les chiffres publiés allant de 13 à plus de 200 morts. Deux survivants ont déclaré à l’AFP qu’un avion avait frappé le site vers 8 heures du matin, alors que des milliers de personnes y travaillaient.
Emergency Lawyers, une organisation de défense des droits humains basée à Khartoum, a fait état de 72 morts dès le lendemain, sur la base d’informations préliminaires, selon Al Jazeera. Le même jour, le Réseau des médecins soudanais a recensé 13 morts et 28 blessés, tout en avertissant que le bilan risquait de s’alourdir, a rapporté l’Associated Press dans un article.
Les estimations ultérieures se sont révélées plus élevées. Deux témoins ont déclaré au New York Times qu’au moins 65 personnes avaient été tuées et que 120 autres, voire davantage, avaient été blessées. Trois survivants ont, pour leur part, affirmé à Sudan Tribune qu’au moins 200 personnes avaient péri et que plus de 15 000 travailleurs avaient fui vers des grottes et des zones montagneuses. Un responsable sanitaire qui soignait les blessés a indiqué au média soudanais Ayin que le bilan se situerait probablement entre 150 et 250 morts.
Le Caire défend son opération, Khartoum évite l’escalade diplomatique
L’Égypte n’a pas reconnu avoir mené cette frappe, même si ses responsables en ont défendu les objectifs. Deux responsables égyptiens de la sécurité ont déclaré à Reuters que l’opération visait à mettre fin au « chaos » le long de la frontière et à empêcher des groupes égyptiens et soudanais de prendre le contrôle des zones minières, selon un article de Reuters repris par SABC.
Le 12 octobre, le porte-parole de l’armée, le colonel Ahmed Atman, a affirmé que l’armée et la police poursuivaient la troisième phase d’une campagne contre l’exploitation illégale de l’or dans le désert oriental. Selon Asharq Al-Awsat, qui a rapporté ses déclarations, cette opération avait été précédée par la distribution de tracts mettant en garde les éléments criminels et visait à garantir la pleine souveraineté de l’Égypte à l’intérieur de ses frontières.
Cette déclaration situait l’opération en territoire égyptien sans faire référence à une frappe aérienne au Soudan. Dans un communiqué distinct, l’armée a appelé les populations des deux pays à se fier aux sources officielles, rejetant ce qu’elle a qualifié de rumeurs et d’agendas étrangers.
Emergency Lawyers a rejeté cette version des faits et accusé des avions égyptiens d’avoir pris pour cible des mineurs civils. L’organisation a estimé que la répétition de ces attaques témoignait de la volonté de l’Égypte de prendre le contrôle des ressources naturelles du Soudan, selon l’AFP.
La première réaction de Khartoum est intervenue le 12 octobre. Le Conseil souverain a alors présenté ses condoléances pour la mort de citoyens soudanais dans la zone frontalière et annoncé la création d’une commission d’enquête composée de procureurs, de représentants du pouvoir judiciaire et de responsables de la sécurité, a rapporté Sudan Tribune.
Le Conseil a précisé que les dirigeants soudanais et égyptiens étaient en contact depuis l’incident, sans toutefois accuser directement l’Égypte, selon Reuters.
Des précédents qui éclairent le silence de Khartoum
Le silence d’Al-Burhan après la dernière frappe aérienne à Shamal al-Wadi n’a pas tant surpris qu’il n’a soulevé de nombreuses questions sur la notion de souveraineté, dont le général se présente régulièrement comme le garant au Soudan.
La déclaration du Conseil s’inscrit dans la continuité de la position adoptée par Al-Burhan après une précédente frappe contre la même mine. Le 16 juin, deux frappes aériennes ont touché Jabal al-Uqaydat à 6 heures du matin, tandis qu’une troisième a visé un site voisin, selon des témoins interrogés par la plateforme soudanaise Sahih Sudan, d’après un article du Standard consacré à ces événements et publié ici.
Une source médicale soudanaise a ensuite estimé à 23 le nombre de morts lors des frappes de juin, selon Mada Masr.
Les opérations terrestres se sont poursuivies le 21 juin. Une force d’environ 60 véhicules militaires a encerclé des sites miniers dans la région de Wadi El Atri, ouvert le feu et arrêté 67 mineurs soudanais. L’organisation de défense des droits humains Darfur Victims Advocacy a dénoncé ces faits en s’appuyant sur des témoignages, selon Radio Dabanga.
L’armée égyptienne a déclaré avoir interpellé 223 personnes, dont 136 ressortissants étrangers. De leur côté, des responsables du poste-frontière d’Argeen ont indiqué que plus de 3 000 mineurs soudanais expulsés avaient transité par ce point de passage en direction de Dongola, selon le même article.
Al-Burhan face au dilemme de la souveraineté
Al-Burhan s’est exprimé pour la première fois sur la frappe de juin lors d’un discours devant les habitants d’Al-Ritaj, dans l’État de la mer Rouge. Il y a affirmé que le Soudan respectait ses voisins du nord et de l’est.
« Notre voisin du nord doit être respecté et ses frontières ne doivent pas être franchies, afin que les gens ne se créent pas de problèmes à eux-mêmes et à l’État », a-t-il déclaré, selon le média Al-Araby Al-Jadeed, qui a publié ses propos en arabe.
En octobre, Al-Burhan a de nouveau ordonné l’ouverture d’une enquête sans désigner la partie responsable de l’attaque. De son côté, son conseiller aux relations extérieures, Amjad Farid, a qualifié la frappe de « crime injustifié et inacceptable ».
Ni cette déclaration ni l’appel lancé en juin par Al-Burhan en faveur d’une réponse fondée sur la logique de l’État, rapporté par The Standard, n’ont été suivis d’une protestation diplomatique officielle et publique auprès de l’Égypte.
L’or soudanais, enjeu économique et source de tensions frontalières
Jabal al-Uqaydat se trouve dans la ceinture géologique riche en or du Bouclier nubien. Une grande partie de l’or extrait le long de cette frontière finit en Égypte.
Dans un rapport publié en mars 2025, Ahmed Soliman et Suliman Baldo, chercheurs associés à Chatham House, ont estimé que les exportations non officielles et les flux d’or de contrebande vers l’Égypte représentaient environ 60 % de la production des États du Nord, du Nil et de la mer Rouge. Ces flux dépasseraient 100 kilogrammes par jour et auraient représenté plus de 60 tonnes au total en 2023 et 2024.
Selon les données de la Banque centrale du Soudan citées dans ce rapport, les exportations officielles d’or vers l’Égypte se sont élevées à environ 16 millions de dollars en 2024, soit près de 1 % du total des exportations soudanaises d’or.
Sur le terrain, le contrôle de la mine elle-même fait également l’objet de contestations. Des survivants ont déclaré à Sudan Tribune que des gardes-frontières égyptiens avaient auparavant pris le contrôle du site et y avaient installé un campement, avant de le démanteler. Ils ont également affirmé qu’une patrouille égyptienne les avait avertis que la zone se trouvait en territoire égyptien et qu’ils voyaient régulièrement des engins lourds et des camions transporter des roches à travers la frontière, selon le journal.
En mars, des mineurs soudanais ont expulsé une société minière égyptienne d’une zone frontalière contestée et incendié une partie de son matériel. Les affrontements qui ont suivi avec les gardes-frontières égyptiens ont fait au moins neuf morts parmi les mineurs, selon des responsables locaux cités par Darfur24, qui a rapporté ces événements en juin.
Les soupçons de coordination au cœur de la controverse
Les mineurs ont également mis en cause le comportement des forces soudanaises elles-mêmes. Un mineur a déclaré à Alhurra que l’unité des Forces conjointes chargée de protéger la montagne, composée de mouvements armés du Darfour favorables au gouvernement, s’était retirée un jour avant la frappe de juin, après un différend entre des travailleurs et des employés d’une société minière égyptienne installée à proximité.
Des mineurs cités par Sahih Sudan ont affirmé que cette unité avait quitté les lieux quatre heures avant l’attaque, selon The Standard. Des travailleurs ont expliqué à Alhurra que ce retrait, conjugué à la réaction limitée des autorités soudanaises, les avait conduits à soupçonner une coordination entre les deux gouvernements afin de vider la zone de ses mineurs au profit de la société égyptienne. Aucune preuve n’a toutefois permis d’établir l’existence d’une telle coordination.
Ces soupçons s’inscrivent dans un contexte de proximité entre Le Caire et l’armée d’Al-Burhan. L’Égypte compte parmi les alliés régionaux les plus proches du général, même si elle considère que la guerre qui se déroule le long de ses 1 200 kilomètres de frontière avec le Soudan constitue une menace pour sa propre sécurité, selon l’AFP.
Des images satellitaires examinées par Reuters ont révélé la présence d’un drone Bayraktar Akinci de fabrication turque sur la piste aérienne d’East Oweinat, en Égypte, à environ 60 kilomètres de la frontière soudanaise. En février, le média The New Arab a rapporté ce déploiement. The New York Times a indiqué que des drones opérant depuis cette base menaient des frappes à l’intérieur du territoire soudanais.
Dans une analyse publiée en juin, The Horn Review a soutenu que l’armée soudanaise avait gardé le silence sur ces frappes parce qu’elle dépendait de son alliance avec l’Égypte pour combattre les Forces de soutien rapide.
Des revendications et des questions toujours sans réponse
Des partis politiques, des mouvements armés et des organisations de défense des droits humains ont réclamé l’ouverture d’une enquête internationale, selon Sudan Tribune.
L’alliance civile Somoud, dirigée par l’ancien Premier ministre Abdalla Hamdok, a déclaré que les attaques contre des civils ne pouvaient être justifiées par des considérations de sécurité. Elle a également tenu les autorités nommées par les Forces armées pour responsables des événements survenus dans les territoires placés sous leur contrôle, selon The National.
La question de la localisation exacte des frappes demeure sans réponse. L’Égypte a affirmé que son opération de juin s’était déroulée sur son propre territoire. De son côté, le Réseau des médecins soudanais a indiqué que le site de la frappe d’octobre se trouvait, selon certaines informations, en territoire égyptien. Des organisations soudanaises soutiennent toutefois que les bombardements ont touché le territoire du Soudan, selon Egypt Independent.
La zone se trouve à proximité de Hala’ib et de Shalateen, dans le triangle territorial revendiqué par le Soudan mais administré par l’Égypte. Mada Masr a situé Shamal al-Wadi au nord de ce territoire, tandis que l’AFP a indiqué que le marché de l’or d’Al-Ansari, où les survivants ont trouvé refuge, se trouvait juste au sud du triangle.







