
Quelques jours seulement après le déclenchement de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), le 15 avril 2023, l’Arabie saoudite s’est présentée comme un médiateur déterminé à mettre fin aux combats, à empêcher leur propagation et à maintenir une égale distance entre les deux parties. Cette position semblait crédible : Djeddah se trouve de l’autre côté de la mer Rouge, face à Port-Soudan ; le royaume avait évacué par voie maritime des milliers de ressortissants étrangers au cours des premières semaines de la guerre ; et Riyad disposait des ressources financières, des relais diplomatiques et du soutien américain nécessaires pour réunir les deux camps. Mais, à mesure que le conflit s’est enlisé, le royaume s’est progressivement éloigné de cette posture pour s’impliquer dans la guerre elle-même et, selon les informations examinées ci-dessous, devenir l’un des principaux bailleurs de fonds de l’armée soudanaise.
Ce revirement majeur de la position saoudienne sur la guerre au Soudan, passant d’une volonté affichée de l’éteindre à une politique qui contribue à l’attiser, soulève plusieurs questions sur la stratégie officiellement revendiquée par Riyad et sur ses résultats concrets sur le terrain. Lorsque le dossier soudanais est mis en perspective avec l’implication saoudienne dans d’autres dossiers liés à la mer Rouge, ces interrogations se multiplient.
Comme le montrera ce rapport, l’intervention saoudienne a contribué à prolonger la guerre au Soudan. Le Yémen offre un autre exemple de politiques qui tendent à aggraver les crises en mer Rouge plutôt qu’à les résoudre, tandis que l’escalade s’y poursuit depuis des années. Le même schéma se retrouve dans les relations de Riyad avec le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), ainsi que dans le soutien qu’il lui apporte dans son conflit avec le gouvernement fédéral éthiopien. L’Érythrée, engagée dans sa propre rivalité avec l’Éthiopie, s’inscrit également dans cette dynamique. Au final, l’Arabie saoudite apparaît comme l’un des principaux moteurs des tensions dans la région de la mer Rouge, en soutenant des acteurs qui alimentent ces crises et compromettent la sécurité maritime.
Le processus de Djeddah a constitué le principal canal diplomatique ouvert après le déclenchement de la guerre. La Déclaration d’engagement signée par l’armée soudanaise et les FSR le 11 mai 2023 engageait les deux parties à protéger les civils et à garantir l’accès humanitaire. Toutefois, les trêves qui ont suivi se sont effondrées sous l’effet de violations mutuelles, les nouvelles sessions de négociation ont rapidement perdu leur élan et les engagements pris n’ont jamais débouché sur une fin durable de la guerre.
En septembre 2025, la médiation a été intégrée à un dispositif plus large, le Quad, réunissant les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Ce groupe a proposé une trêve humanitaire de trois mois devant ouvrir la voie à un cessez-le-feu permanent, puis à une transition de neuf mois. Progressivement, la question n’a plus été de savoir si Riyad pouvait réunir les deux camps, mais plutôt de déterminer les effets de son influence sur le déroulement de la guerre. L’armée qu’il soutenait continuait en effet de rejeter toutes les propositions de trêve qui lui étaient soumises.
Les éléments de réponse ont commencé à émerger le 14 juillet 2026, lorsque le Centre européen d’études stratégiques et de politique (ECSAP), un groupe de réflexion basé à Bruxelles, a publié une enquête sur un pont aérien entre Riyad et Port-Soudan, assuré par des avions d’affaires appartenant à Alpha Star Aviation et Sky Prime Aviation.
Le rapport cite un article publié en février par Intelligence Online selon lequel l’Arabie saoudite aurait transféré à l’armée soudanaise, via Port-Soudan, trois batteries d’obusiers M777 de 155 mm, accompagnées de munitions et de formations. Il fait également état de cargaisons d’explosifs transitant par Djeddah à destination d’entreprises liées à l’industrie de défense soudanaise. Si ces informations sont exactes, il ne s’agit plus simplement d’un soutien politique que l’on pourrait attendre d’un médiateur, mais d’un approvisionnement militaire ayant une incidence directe sur la capacité de l’armée à poursuivre les combats.
Le rapport soutient également que l’aide saoudienne renforce des groupes combattant aux côtés de l’armée et que les États-Unis ont désignés comme organisations terroristes. Parmi eux figure la brigade Al-Baraa bin Malik, ce qui pourrait placer les transferts saoudiens dans le champ d’application de la législation sur les sanctions.
Ces armes sont arrivées dans un pays où, selon les estimations du Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 33,7 millions de personnes auront besoin d’une aide humanitaire en 2026. Dans ce contexte, le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, a rejeté proposition après proposition, y compris les initiatives de trêve humanitaire destinées à permettre l’acheminement de l’aide.
En septembre 2026, il a qualifié de « pire proposition à ce jour » un plan américain prévoyant un cessez-le-feu de 90 jours suivi de négociations. Le 7 octobre, il a ensuite exclu toute négociation avec les FSR ou avec une autre partie, promettant de reprendre chaque parcelle de territoire contrôlée par les forces rivales. À chaque refus, le soutien saoudien continuait d’affluer. Cette succession d’événements invite à penser que l’appui garanti par Riyad a renforcé la fermeté de l’armée à la table des négociations.
Ce soutien n’est toutefois pas inconditionnel, comme l’a montré l’affaire de l’accord d’armement avec le Pakistan. Le 20 avril 2026, Reuters a rapporté, en citant deux sources pakistanaises issues des milieux de la sécurité ainsi qu’une source diplomatique, qu’Islamabad avait suspendu une vente d’armes et d’avions d’une valeur de 1,5 milliard de dollars au Soudan, après que l’Arabie saoudite eut demandé l’annulation de l’accord et annoncé qu’elle ne financerait pas l’achat.
Autrement dit, la politique saoudienne ne se traduit pas par un soutien militaire ininterrompu, accordé sans réévaluation ni prise en compte des pressions occidentales. Riyad active ou suspend son appui en fonction de ses propres calculs. Une telle approche est fondamentalement différente de la neutralité.
Le Soudan constitue le dernier test de cette politique, et non le premier. Au Yémen, le royaume mène depuis mars 2015 une vaste intervention militaire à la tête d’une coalition arabe, officiellement dans le but de rétablir le gouvernement internationalement reconnu après la prise de Sanaa par les Houthis.
Onze ans plus tard, les Houthis contrôlent toujours la capitale ainsi que la majeure partie du nord densément peuplé du pays. La coalition s’est fragmentée et Riyad a passé de longues périodes à négocier avec le mouvement qu’il s’était engagé à vaincre. Cette évolution a rendu presque impossible la distinction entre un État qui dirige une intervention militaire et ce même État lorsqu’il se présente comme médiateur.
Le Yémen a également donné naissance à une alliance qui complique particulièrement la cohérence des principes affichés par Riyad. Le Rassemblement yéménite pour la réforme, connu sous le nom d’Islah, s’est imposé comme un acteur politique dont les intérêts ont convergé avec ceux de l’Arabie saoudite face aux Houthis. Composé de courants islamistes, tribaux et politiques, et entretenant depuis longtemps des liens avec le royaume, le parti s’est rapproché de Riyad après le déclenchement de la guerre. Le Carnegie Endowment a documenté le soutien militaire et financier qui a accompagné ce rapprochement.
La coordination avec Islah et le soutien apporté à une armée soudanaise alliée à des islamistes cadrent difficilement avec l’opposition officiellement affichée par l’Arabie saoudite aux Frères musulmans.
Le 23 octobre 2026, la Fondation européenne pour la démocratie (EFD), un groupe de réflexion basé à Bruxelles, a souligné cette contradiction dans une note d’orientation politique signée par Sara Senno et Elisabetta Arba. Le document retrace les origines de la présence islamiste au sein de l’armée soudanaise jusqu’aux purges d’officiers menées après le coup d’État de 1989, établit des liens entre ces réseaux et les Frères musulmans, et classe l’Arabie saoudite parmi les principaux soutiens de l’armée.
Selon les autrices, cette situation met à l’épreuve la cohésion du Quad, dont les membres saoudien et égyptien affichent ouvertement leur hostilité aux Frères musulmans tout en soutenant une armée qui combat aux côtés d’une organisation désignée comme terroriste par les États-Unis.
Cette contradiction remet également sur le devant de la scène un dossier plus ancien : celui du financement de groupes extrémistes par des donateurs et des institutions saoudiens. Des câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks en 2010 avaient déjà mis en lumière cette question. Par ailleurs, l’inscription de certaines branches de la Fondation Al-Haramain sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies avait déjà consigné ces préoccupations dans les archives officielles.
De l’autre côté de la mer Rouge, les calculs géopolitiques deviennent plus complexes encore. L’Érythrée contrôle les ports d’Assab et de Massaoua. Depuis l’indépendance de l’Érythrée, l’Éthiopie est enclavée et dépend de Djibouti pour accéder à la mer. Les tensions entre les deux pays se sont intensifiées autour de cette question, tandis que l’Égypte et l’Éthiopie restent en désaccord au sujet du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne.
C’est dans cette configuration régionale que Riyad avance avec prudence. Alors que les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée s’accentuaient, le président érythréen Isaias Afwerki a reçu une délégation saoudienne de haut niveau à Asmara.
L’Érythrée ne figurait pas parmi les 14 États fondateurs de l’alliance de défense maritime que l’Arabie saoudite a annoncée le 30 juillet 2026. Cette absence laisse la possibilité de conclure des arrangements bilatéraux en dehors de ce dispositif.
C’est toutefois en Somalie que les accusations contre Riyad ont pris le plus d’ampleur. À la suite de l’accord de coopération militaire et de défense signé à Riyad en février 2026, l’Arabie saoudite a été accusée de superviser la formation de plus de 5 000 combattants somaliens à Ghuri Jabal, dans la région de Galgaduud. Selon ces accusations, les formations seraient assurées par des instructeurs étrangers venus de Roumanie, d’Ukraine, d’Afrique du Sud et de Colombie.
Des informations militaires et médiatiques font état d’un programme de neuf mois concernant 5 107 recrues, dont environ 2 000 originaires du nord-est du pays. Le programme bénéficierait d’un financement direct saoudien, à la suite de la visite d’une délégation militaire saoudienne à la fin du mois de juin.
Les opposants somaliens à cette alliance craignent que ce programme ne se transforme en un mécanisme d’acheminement de combattants vers d’autres théâtres de conflit, notamment le Soudan.
L’Arabie saoudite continue d’accueillir des pourparlers, d’appeler au dialogue et de se présenter comme une force de stabilité. Pourtant, de Port-Soudan à Mogadiscio, le royaume qui parraine les trêves est accusé de soutenir des armées contribuant à déstabiliser la mer Rouge.
Ces accusations présentent Riyad comme l’un des acteurs qui alimentent les conflits actuellement en cours dans la région. Ses alliés au Soudan, au Yémen et dans la Corne de l’Afrique semblent figurer parmi les protagonistes influents de cette escalade.
Ces accusations demeurent contestées et n’ont pas été définitivement tranchées. Une question persiste néanmoins : un État peut-il être à la fois arbitre et joueur ? Et si ce n’est pas possible, qui décide du rôle qu’il choisira d’assumer ?







